LE BLEU DES VILLES

De Stéphane Brizé. France. 1999. 1h41.
Avec Florence Vignon (Solange), Mathilde Seigner (Mylène), Antoine Chappey (Patrick), Philippe Duquesne (Jean-Paul), etc.
Scénario : Florence Vignon et Stéphane Brizé.
Photo : Jean-Claude Larrieu.
Musique : Steve Naive.
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N.B. : Ces lignes contiennent peut-être quelques révélations sur le film et, à ce titre, il serait peut-être souhaitable d'avoir vu ce dernier avant d'avoir lu tout cela, pour que sa découverte se fasse dans les meilleures conditions.

Les difficiles désillusions d'une contractuelle introvertie dans la cité tourangelle. Tel est, notamment mais pas seulement, le sujet du premier long-métrage de Stéphane Brizé, qui filme à fleur de peu sa morose pervenche Solange, qui n'a en fait qu'un rêve : chanter. Elle s'enregistre même, dans ses temps libres, rien que pour caresser son rêve qui n'a vraiment rien de réel, un micro à la main devant un camescope, en train de fredonner des airs populaires, qu'elle entonne avec la si faible conviction dans le ton, mais si forte à l'intérieur, qui la caractérise. Près d'elle reste toujours à sa disposition son compagnon Patrick, un employé de morgue amoureux comme au premier jour, au sujet duquel elle n'aura de cesse de découvrir qu'elle reste avec lui plus par défaut que par amour. Car, dès lors qu'elle aura par hasard rencontré Mylène, une amie d'enfance devenue vedette de la météo, il lui rappelle tout ce qu'elle est : son reflet dans un miroir, qui lui permet avec plus de recul de constater la faible altitude de l'échelon social auquel elle a tant bien que mal réussi à s'agripper. Son amie est – sans doute par chance, peut-être par opportunisme ou par arrivisme, le film ne se pose en fait pas la question, mais se contente seulement d'établir ce fait comme postulat déclencheur du reste – parvenue à gravir les échelons, pas elle. Pourquoi ? À qui la faute ?

Le film de Brizé vogue à la limite des genres et est en cela particulièrement intéressant. Il est le plus souvent cadré sous un angle dramatique, avec des scènes d'un grand impact psychologique pour le spectateur, comme une scène de ménage réaliste et violente ou quelques répliques assez acerbes. Le cadre scénaristique prend déjà par nature le parti du film dramatique. Cependant, sur cette toile qui peut paraître bien uniforme, surnagent quelques petits morceaux comiques, qui empêchent au Bleu des villes de provoquer un ennui qu'il pourrait aisément susciter. Brizé a voulu ajouter des scènes parfois à la limite du comique troupier – comme celle où Solange cogne sur une automobiliste récalcitrante qui s'effondre comme dans un cartoon –, du gigantesque pamphlet comique, comme cette scène complètement ridicule où est, en grande pompe, décerné le prix de la meilleure contractuelle de l'année avec un protocole conséquent, ou de la scène caustique, où on rit jaune, comme pour le point final du film. Et ces interludes, qui n'enlèvent rien à ce dernier, ont le mérite de ne pas l'enfermer derrière un cadre qui serait peut-être un peu trop apathique, ce qui constitue un de ses écueils potentiels.

Il est d'ailleurs conçu sans aucun artifice visible, ce qui souligne par la même tout le travail du réalisateur. L'histoire est filmée sans complaisance, d'une façon brute pour dégager toute la détresse latente du personnage de Solange. Les plans sont pourtant travaillés, ils sont plus ou moins longs, plus ou moins chargés de sens, mais laissent toujours la place à la réflexion du spectateur devant le spectacle qu'il observe avec intérêt. La musique au piano, discrète mais efficace, contribue à souligner la subtile mise en scène de Brizé, qui agit sans fard et qui parvient à mettre d'une façon remarquable son script en images. Le script justement, bâti par Brizé et l'interprète principale Florence Vignon (par ailleurs à l'époque compagne du réalisateur), possède ses dialogues intéressants, car vrais. Ils construisent toute la crédibilité du film, grâce aussi à des acteurs livrant une prestation convaincante. L'irascible Mathilde Seigner parvient à interpréter un personnage qui contraste suffisamment avec celui de Florence Vignon, comme pour souligner les mondes séparant les deux personnages.

Car toutes les questions soulevées sans geste brusque par le film s'étalent à plusieurs niveaux. Il évoque d'abord avec insistance l'opacité décourageante que possèdent les frontières entre les classes sociales décrites ici, et délivre ainsi un point de vue très négatif sur l'ascension d'une femme qui est montrée comme incapable de se détacher du moule dans lequel on l'a fixée. Et le reproche qu'on pourrait ainsi faire au fond du film est d'avoir choisi deux modèles (celui du personnage de télévision et de la contractuelle) qui sont forcément incompatibles et trop éloignés. De fait, Brizé nous met ici devant le fait (quasi-)accompli, en imposant d'ores et déjà à ses personnages une situation qui possède un objectif paraissant difficile à atteindre. Mais, peu importe, le fait est là : la réussite rend jaloux ceux qui ne l'ont pas atteinte, et ravive toutes les tares naturelles de ceux qui l'ont connue, comme l'égocentrisme ou l'aigreur. La démonstration du film est implacable, et l'opposition entre ces deux vices est tellement forte qu'en fin de film éclatera l'inéluctable dispute, d'où sortiront bien bas les deux personnages.

Le Bleu des villes tente en outre de dresser un bilan des envies humaines, et est en cela fort intéressant. Il constate notamment toute leur diversité à travers les différents êtres, très bien relatée notamment par l'opposition énorme d'ambitions entre Solange et son conjoint. Elle rêve d'une vie artistique qui n'est, mais elle ne le comprend qu'en fin de film, pas du tout faite pour elle, et surtout jalouse son amie ; et il lui parle de leur futur logis, qu'il conçoit avec amour et qui centralise à lui seul tous les petits plaisirs modestes de Patrick, mais dont Solange n'a vraiment que faire. La vie n'est sûrement faite que d'ambitions et d'envies, mais tout dépend du niveau auquel on les place. Et l'œuvre de Brizé semble très pessimiste à cet égard : tous les personnages finissent dans le drame le plus complet, avec une Solange particulièrement peu épargnée par le sort qu'elle désirait pourtant provoquer. Alors finalement, le Bleu des villes a parfois beau être un peu pathétique ou simpliste, il n'en reste pas moins un premier film fort convaincant, de par la finesse avec laquelle il aborde ses thèmes ou la construction de son propos. À ce titre, il mérite au moins la plus noble des considérations. Voire bien plus.

David E.– juin 2001.

Dernière mise à jour : le 10 septembre 2006.

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