DOGVILLE
Avec Nicole Kidman (Grace), Lauren Bacall (Ma Ginger), Paul Bettany (Tom Edison), Blair Brown (Mrs. Henson), James Caan (The Big Man), Ben Gazzara (Jack McKay), Philip Baker Hall (Tom Edison Sr.), etc.
Scénario : Lars von Trier.
Image : Anthony Dod Mantle.
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L'avis ci-dessous contient sans doute quelques révélations sur le film. À ce titre, il serait sans doute souhaitable de l'avoir vu avant de lire ces quelques lignes.
Le cinéma de Lars von Trier repart, avec Dogville, sur des bases nouvelles, ce qui n'est en soi pas désagréable, puisqu'on pouvait avoir l'impression qu'on nous resservait depuis quelques films des resucées du très beau Breaking the waves, à lui seul rempli par une flamboyante et déchirante Emily Watson. Loin de ses principaux films « Dogme » – et pourtant, le nom commence pareil, en signe de transition – où l'on voyait un décor brut et réaliste, Dogville est tourné dans un cadre assez spécial, avec en guise de village, une sorte de grande plaque de goudron rectangulaire sans cloisons, mais avec quelques objets épars, et où est peint au sol le descriptif du bâtiment correspondant.
Ce film est en effet le film de transition dans l'œuvre de Lars von Trier, qui, paraît-il, inaugure avec ce film un nouveau triptyque. Alors qu'il nous donnait précédemment le tournis lors des scènes de dialogues entre deux personnages, puisqu'il se mettait au centre et baladait sa caméra en pivotant, il a ici compris qu'il pouvait, comme les autres, placer deux caméras alternativement sélectionnées. Et bien que son goût pour la caméra à l'épaule puisse encore parfois se faire ressentir ici si l'on y fait attention, le bon vieux Lars, loin de ses idées de 1995, évolue doucement vers une forme beaucoup moins anti-conventionnelle. On assiste ainsi à des plans sans doute retouchés, à des caméras tellement haut perchées que Lars n'a pas pu monter avec sa caméra en haut de la gigantesque échelle, et même à une séquence accélérée et mise en musique, ce qui aurait semblé impensable il y a quelques années. De même, les acteurs fétiches de Lars von Trier, comme Jean-Marc Barr ou Stellan Skarsgård, sont présents, mais beaucoup moins, le premier étant réduit à deux simples apparitions. Le metteur en scène a ici préféré utiliser acteurs et actrices américains de toutes les générations : Lauren Bacall, James Caan, Nicole Kidman, Ben Gazzara, etc.
En prenant ce film au premier degré, on peut avoir le sentiment que von Trier nous refait le coup de la femme qui souffre et qu'il essaie ainsi de toucher sur les cordes sensibles de son spectateur un peu facilement avec un film élégiaque et plein de sensiblerie, puisqu'il arrive tout de même, certes après quelques joies, tous les malheurs du monde à cette pauvre Grace, fantastiquement interprétée par Nicole Kidman qui devient réellement une excellente actrice issue du cinéma américain grand public et pourtant il y en a peu, dans l'univers malsain du village de Dogville. En fait pas du tout, cette Grace-là, elle est féroce. Passive mais féroce. Une fois n'est pas coutume, la psychologie d'un personnage principal féminin d'un film de Lars von Trier est torturée, ce qui est assez remarquable. Loin d'être une femme sacrificielle, bien qu'elle ne veuille pas réfléchir à une issue et qu'elle tente un transfert de neurones vers son amant qui n'est que potentiel amant, c'est une femme qui n'hésite pas à s'en prendre plein la gueule, pour par la suite rendre au centuple ce qu'on lui a fait subir.
Il faut dire que le microcosme de Dogville, constitué de petites gens enfermées entre leurs montagnes des Rocheuses, est particulièrement hostile et fait de personnes aux idées bien arrêtées, de quelque nature qu'elles soient. Et la situation est diablement ridicule : on demande à cette fameuse Grace, que les habitants de Dogville hébergent « gracieusement », de faire des tâches inutiles, ce sur quoi le narrateur du film insiste pour le moins. Tout l'intérêt est alors de savoir quelle satisfaction peuvent à la fois trouver Grace à habiter dans ce village ne possédant aucun trait attirant, et les quinze habitants de la savoir chez eux en train de faire des choses dont ils se passaient fort bien auparavant.
Bien que la situation paraisse, dans le premier tiers du film, très heureuse, si bien qu'on aurait pu se croire dans le joyeux monde de Candy et de ses petites fleurs, même si elle est à la base ancrée sur le non-sens à cause de cette situation inepte précédemment évoquée, elle se corse petit à petit, selon un schéma finalement assez classique. On commence par une mise en place des personnages qui se fait de façon assez délicate, puis tout se passe pour le mieux mais de façon finalement très éphémère, et, sans que les personnages s'en rendent compte, leurs antagonismes se font de plus en plus ressentir pour qu'enfin ils se déchirent. Cependant, ce qu'on peut remarquer dans Dogville, c'est que, à cause de la cruauté plus ou moins latente de chacun des personnages et aussi à cause de leur égocentrisme, la situation n'est jamais idéale et penche toujours vers le négatif. Personne n'est jamais heureux à Dogville, même si on feint de l'être. Lorsqu'on pense que Grace est bien acceptée par les habitants, ce n'est qu'une façade : chacun d'entre eux retrouveront très vite leurs vices ; cela va du vigoureux paysan guidé par son appétit sexuel à l'enfant de la famille nombreuse, cette petite teigne perfide qui demande à ce que Grace le punisse pour par la suite s'en plaindre auprès de sa mère, avec les conséquences que l'on découvre quelques minutes plus tard.
Car ce film est avant tout brutal. Il est cruel, même. Grace, bien que victime, sera elle aussi l'auteur d'un carnage indescriptible. Pourtant, auparavant, son anatomie est visitée par tous les mâles du village, désireux d'assouvir leurs besoins primaires, alors qu'elle est enchaînée parce qu'ayant tenté de s'enfuir de cet enfer (ce qui se comprend !). Tout cela, elle le subit silencieusement et fait mine de ne pas souffrir, en restant impassible. C'est cependant elle aussi une femme sournoise — peut-être également que la situation la force à l'être —, même si elle ne se l'avouera jamais. Sa relation vis-à-vis de son prétendu sauveur est à ce titre très intéressante. Ils s'avouent leur amour comme s'ils se demandaient s'ils veulent aller faire les courses chez l'épicier du coin, et ne seront jamais dans la peau des amoureux. L'une parce qu'elle est trop habitée par la volonté de bien faire d'abord puis de se venger ensuite, l'autre parce qu'il est trop guidé par son désir aveugle d'intégrer Grace au reste du village puis par l'obsession de son bouquin, construit autour d'elle. Dans cette scène où, après avoir essuyé plusieurs refus, il veut, comme les autres, profiter du corps de Grace, il se condamne dans l'esprit de cette dernière. Il est comme les autres et il sera traité comme les autres (ou presque) ; et ce ne sont pas tous ses échecs lors de tentatives d'amélioration de la situation de Grace qui plaident en sa faveur. Ce personnage maladroit, sensible et pas si stupide que cela est finalement comme les autres habitants de Dogville : une égoïste personne animée par ses vices. La vengeance finale de Grace qui rend, avec les intérêts, ce qu'on lui a fait subir, bien qu'on puisse penser que ce ne fût pas prémédité, nous en dit long sur ce que l'on peut faire lorsqu'on est dans une position dominante : on en profite, on en profite même beaucoup. Ce concept est ici poussé à l'extrême, lorsque l'on voit sur quoi le film se termine. Alors qu'il était construit sur une contraste marqué par l'ombre, la pénombre et la pleine lumière, il se finit par le rouge orangé du feu et de l'enfer. Le village éclate, Grace en aura été le détonateur.
À propos de cette photographie, Lars von Trier peut se féliciter d'avoir trouvé en Anthony Dod Mantle son collaborateur idéal. Il donne à ce film toute sa dimension formelle. Nicole Kidman, magnifiquement éclairée, apparaît tantôt comme splendide et généreuse, tantôt comme blessée et soumise. Dans l'ensemble, le village vit au rythme de la lumière que lui impose le déroulement de la journée. Et c'est là que l'on mesure la visée du pari fou du réalisateur avec son décor artisanal et pour le moins curieux : permettre de montrer des personnages toutes leurs facettes. La façon qu'a eue le réalisateur danois de construire son décor, fait d'un terrain goudronné très plat encaissé dans les montagnes et dessiné à la peinture, est finalement assez intéressante, dans la mesure où il sert le fond de son film. Une image est à ce titre assez marquante : puisque les murs sont transparents et que, à Dogville, on ne voit pas les habitants ouvrir des portes même si on les entend le faire, on voit simultanément dans un même plan la mère de famille soumise et dévouée à ses enfants discuter, et dans le même temps dans une maison voisine son mari bourru, interprété par un immense Stellan Skarsgård, commettre le premier viol de Grace du film.
Du côté de la forme encore, la narration hors-champ est aussi une évolution dans le cinéma de Lars von Trier. Alors qu'il nous livrait auparavant des portraits bruts et tragiques de ces personnages, il a ici recours à un conteur, à la voix tellement connue qu'on a l'impression d'entendre cette musique vocale rythmant les émissions de télévision américaine, au ton délibérément ironique et qui est toujours dans la position de celui qui connaît les conséquences futures de ce qui se passe au moment où il parle. À ce titre, le film ressemble délibérément à une sorte de fable, de conte qui aurait mal tourné, avec son chapitrage « à l'ancienne ». On peut d'ailleurs déplorer que cette narration omnisciente déflore parfois les faits qui se produisent quelques secondes plus tard, ce qui est souvent désagréable pour le spectateur, qui est plongé dans l'attente de ce qu'il sait déjà.
Au final, on a assisté à un défi formel particulièrement intéressant et à un propos pas du tout creux, ce qui est peut-être une nouveauté pour Lars von Trier, du moins sur sa précédente trilogie, qui tenait plus de la galerie de portraits que du film profondément réflexif. Dans cet enfer aux contours flous, on se pose de multiples questions et on n'a, en principe et pour une fois, pas sorti son mouchoir une seule fois ; on peut ainsi remercier von Trier pour la réflexion assez pousée qu'il a menée devant les yeux du spectateur. Après, dire qu'on « aime » ou qu'on « n'aime pas » le film reste un tant soit peu dérisoire. Soit on aime Dogville pour ses qualités que sont la subtilité de son propos, l'interprétation de ses acteurs, l'originalité de la mise en scène et du décor, soit on le rejette, en le trouvant trop long (presque trois heures tout de même), trop prévisible, trop grossier. Mais en fait, peu importe. En tout cas, il permet à Lars von Trier de se mouvoir en un cinéaste beaucoup plus exigeant qu'à l'accoutumée, beaucoup plus perspicace aussi. À ce titre, il vaut au moins un visionnage par un spectateur d'ordinaire peu réceptif au cinéma du Danois. Et ce n'est déjà pas si mal.
David E.– juin 2003.