FARGO

De Joel Coen. 1996. 1h38. États-Unis.
Avec William H. Macy (Jerry Lundgaard), Frances McDormand (Marge Gunderson), Steve Buscemi (Carl Showalter), Harve Presnell (Wade Gustafson), Peter Stormare (Gaear Grimsrud).
Scénario et montage : Ethan et Joel Coen.
Production : Ethan Coen.
Image : Roger Deakins.
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Il semble indispensable d'avoir vu Fargo avant de lire ces lignes, sans quoi elles risquent de déflorer le film.

Quand une histoire sur une petite arnaque en famille et le transport d'une rançon, cadre que les frères Coen ont déjà décliné plusieurs fois, se transforme en un grand film, on obtient Fargo, « thriller » (mais pas seulement) convaincant, froid et attachant, mis en scène par cette paire de cinéastes, qui apprécient le mélange des genres.

S'y mélangent une intrigue classique, basée sur l'arnaque imaginée par Jerry Lundgaard, le directeur commercial morose, paumé et endetté (joué par la silhouette glaciale de William H. Macy) du garage dont son beau-père est le patron, et des rebondissements, car bien sûr rien ne va avoir lieu comme prévu. En tentant de dérober des fonds à sa riche belle-famille en fomentant le kidnapping de sa femme, il va faire du froid Minnesota de l'hiver un lieu d'abus, de crimes et de sang.

Comme à leur habitude, les Coen inscrivent leurs films dans un cadre très précis. Alors que The Barber (The Man who wasn't there, 2001) se passe dans le salon d'un barbier des années 50, que Barton Fink (1991) a pour cadre un hôtel de Los Angeles, ou que O'Brother (2000) est une libre adaptation de l'Odyssée dans le Mississippi pendant la Grande Dépression, Fargo possède son écrin de glace entre les « Twin Cities » (les villes jumelles de Minneapolis et Saint-Paul) du Minnesota, là même où Joel et Ethan Coen ont grandi, et la campagne environnante, où le froid et le silence sont maîtres.

Jerry Lundgaard, donc, veut réaliser un montage financier (tordu et qui ne marchera jamais, car c'est un piètre gestionnaire) destiné à le rendre riche, mais il a besoin d'argent pour se lancer. Son optimisme et son refus de voir la violence là où elle a lieu – on le voit à multiples reprises fermer les yeux sur la réalité – vont lui faire imaginer un scénario qui lui paraît limpide : récupérer une grosse commission sur un kidnapping qu'il organise, en livrant lui-même l'argent à ses complices. Il oublie que son beau-père ne délie pas les cordons de la bourse fort aisément et que ses complices sont de sombres idiots cupides, même caricaturaux (l'un est une grosse brute muette, l'autre un agaçant gringalet gesticulant).

Persuadé de la viabilité de son plan, Lundgaard n'hésite pas à aller jusqu'au bout, même lorsqu'il a l'occasion de se racheter. Tout se dérègle, mais peu importe : il compte bien récupérer cet argent dont il a tant besoin. Son idée est également mue par une volonté farouche d'extorquer argent et prestige à ce beau-père dont il envie tant la réussite. La psychologie de ce personnage constitue à la fois la base et le sens du film, puisqu'elle amènera le drame qu'il ne fera que subir.

Il laisse donc le carnage avoir lieu dans la nuit du Minnesota, dû à l'imprudence de ses exécutants. Le ridicule, thème si cher aux Coen, se montre au premier tiers de film, avec l'interpellation par un policier des deux malfrats… qui n'ont pas mis de plaque à leur voiture. Cette bévue, motivée bien sûr par une stupide volonté de ne pas être pistés, sera le point de départ de la tuerie, car ils vont sans une once de finesse exécuter ce flic zélé. Il sera accompagné dans cette issue tragique par deux témoins gênants. Ces idiots bandits sont des machines à tuer dans le froid. À cause de Lundgaard, ce sont sept cadavres qu'on retrouvera, au terme de l'histoire, dans la neige du Minnesota.

Le thème du kidnapping est une fois encore bien exploitée par la paire Coen. Avant The Big Lebowski (1998), mais après Arizona Junior (1987), où le personnage stérile de Nicolas Cage récupère un gamin d'un riche propriétaire de supermarchés, puisque ce dernier en a sept et qu'il peut bien s'en faire subtiliser un, c'est la deuxième fois que les Coen exploitent ce filon. Là où la comédie et le sourire l'emportaient dans le cas de Arizona Junior, c'est le cynisme et le tragique qui l'emportent dans Fargo, où la mythomanie de son personnage principal et la stupidité de ses acolytes entraînent des morts glaciales.

Au milieu de tout cela, on trouve dans Fargo le seul personnage féminin, joué par Frances McDormand, femme de Joel Coen à la ville (ce qui rajoute encore un aspect personnel à ce film), Marge, qui est un petit shérif de campagne des alentours. La simplicité de ce personnage, sa profonde humanité, son refus de s'expliquer les crimes ridicules commis pour de l'argent en font une femme très attachante, alors qu'elle porte de prime abord des valeurs simplistes. Elle trouve inepte et ridicule d'avoir dû effectuer une enquête sur des crimes absurdes. La dernière scène du film, où elle retrouve son philatéliste de mari le soir pour regarder la télé, en lui annonçant sa joie d'avoir trouvé un timbre inédit à sa collection, insiste sur le caractère insensé et idiot de toute l'enquête qu'elle a eu à mener auparavant. Elle s'interroge peu avant sur sa vie et lâche, de façon à la fois maussade et lucide, qu'elle et lui mènent une existence qui leur convient bien, au bout du compte.

Ce type de considérations rappellent quelque peu Un Plan simple (1998), de Sam Raimi. L'intrigue est similaire, puisque trois amis vont se déchirer, se jalouser pour un magot découvert par hasard dans un avion ayant été recouvert par le froid du nord des États-Unis. Le traitement est différent, puisque l'accent est mis dans Fargo sur l'atrocité, le sanguinaire de la situation, alors qu'Un Plan simple décrivait le mécanisme diabolique engageant les protagonistes vers l'égoïsme vénal et la jalousie.

La force de Fargo, c'est enfin l'équilibre entre les genres. Le film s'appuie sur le fait-divers réel, lui donne une dimension tragique, avec des personnages semblant simples d'esprit mais qui sont à l'inverse fascinants (voir la psychologie torturée du personnage de Jerry ou celle, infiniment réaliste, de Marge la shérif), et bascule bien souvent dans la comédie, le ridicule. Il n'est pas rare de sourire (jaune) devant Fargo, tant le film aime à se montrer parfois sardonique lorsqu'il exhibe l'amoralité de quelques-uns de ses personnages.

Fargo se trouve au cœur de la filmographie des frères Coen et développe les thèmes fétiches (l'intrigue à suspense mettant en scène le ridicule, avec des personnages qui ne le sont pas au départ) de ses créateurs, sous cet angle tragico-cynique qu'ils abordent si bien. C'est surtout une façon intelligente d'aborder le film noir, l'occasion de brosser le portrait de personnages simples et intéressants, le retour aux sources pour ce duo de cinéastes réellement talentueux.

David E.– décembre 2004.

Dernière mise à jour : le 10 septembre 2006.

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