MULHOLLAND DRIVE

De David Lynch. États-Unis. 2001. 2h26.
Avec Naomi Watts (Betty Elms/Diane Selwyn), Laura Elena Harring (Rita/Camilla Rhodes), Justin Theroux (Adam Kesher), Ann Miller (Coco Lenoix).
Scénario : David Lynch.
Image : Peter Deming.
Musique : Angelo Badalamenti.
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L'avis présenté en ces quelques lignes peut nuire à la bonne découverte du film si vous n'avez pas vu celui-ci. De plus, il ne prétend en aucun cas être une possible interprétation du film, mais juste une critique de ce qu'il est intrinsèquement.

Mulholland Drive. Rien que le titre est énigmatique. Après un Une histoire vraie assez bizarroïde et livré sous une forme très brute, où un vieillard parcourait les États-Unis sur une tondeuse à gazon (tout un programme, n'est-ce pas ?), l'ami Lynch, toujours amateur de personnages forts, s'aventure cette fois dans la forme travaillée et l'ambiance sulfureuse, et qui plus est en plein cœur de la vie hollywoodienne pour justifier de tout cela.

Ça commence comme un bon film à suspense. On ne connaît pas trop le contexte, mais on découvre les personnages les uns après les autres dans une atmosphère étrange. Une pulpeuse brune latino, à qui il semble être arrivé bien des misères, débarque blessée à Los Angeles chez une femme d'une trentaine d'années, très propre sur elle mais très curieuse à la fois de ce qui a pu arriver à l'autre venue se réfugier chez elle et devenue amnésique entre temps.

Autour de ses deux jeunes femmes, centres de ce film à la dualité développée sous de multiples angles, gravitent des dizaines de personnages secondaires, aussi étranges les uns que les autres. On dirait que personne n'est normal à Los Angeles. Des petites scènes comiques émaillent le tout de façon souvent lourdaude mais rigolote, mais tout cela est montré avec une suavité, une gravité et une sensualité assez uniques. La lumière et l'image extrêmement précises et travaillées, la musique s'immiscant toujours à bon escient nous montrent encore une fois que Lynch est un metteur en scène, un travailleur de la forme assez hors-du-commun.

Par contre, après les deux-tiers du film, alors que l'on se dirigeait vers une intrigue somme toute assez banale, mais bien servie par une forme alléchante et attirante, ce qui eût pu faire un film fort réussi au final si Lynch avait continué dans cette voie, tout s'effondre. D'un coup, d'un seul, on commence à partir dans le n'importe quoi le plus complet. Les identités s'échangent, les personnages sortent de leur contexte et réapparaissent – souvent astucieusement, d'ailleurs – dans un autre, certains indices disséminés auparavant çà et là ressurgissent de plus belle, et nous, spectateurs, nous demandons bien ce qu'on a pu bien faire pour que soient développées sous nos yeux ébahis et assez surpris des complications pareilles à une intrigue, jusque là somme toute assez simple à suivre.

Que Lynch ait voulu donner une certaine dimension quelque part métaphysique, je n'en doute pas. Mais s'il avait voulu davantage brouiller les cartes, et aussi l'esprit de son spectateur, il n'aurait guère pu faire autrement. Il enchaîne à l'envi des scènes gratuites, perturbatrices de par leur contenu soit déstabilisant soit outrancier, pour à la fin étayer une thèse qu'il ne prend même pas la peine d'expliciter.

Il ne me semble certes pas anormal qu'il puisse exister des films sans rationnalité, sans véritable base logique, et ce n'est pas pour me déplaire. J'ai cependant la sensation qu'après une heure et demie de film, Lynch se fout légèrement de mon cortex. Lorsque l'on s'amuse à embarquer le spectateur dans des dédales lointains et semés d'embûches, il est souhaitable qu'on se soit à l'avance assuré de retomber sur ces pieds. Or il est clair que pour Mulholland Drive, c'est loin d'être le cas. Il s'aventure, il montre, il semble vouloir laisser planer un certain mystère sur le fond même de son récit, mais il se voile la face. Les scènes de cul, dont une (individuelle, si j'ose dire) particulièrement racoleuse, commencent à s'amonceler à la fin, là où le film devient réellement un maelström indéfinissable.

Que d'aucuns veuillent laisser croire qu'ils ont adoré le film ne paraît en soi pas franchement surprenant. Que le film s'attache à ne laisser que des interprétations ouvertes à son spectateur peut semble d'un intérêt certain. Cependant, vu la façon dont le sujet est traité, le côté provocateur de la fin, qui fait devenir le spectateur un objet passif, puisque chaque retournement est un coup de plus pour sa petite tête qui n'avait déjà pas bien eu le temps d'assimiler la situation depuis le précédent bouleversement, ne lui laisse pas cette chance de pouvoir sentir le film comme il l'entend. Pire, c'est sûrement s'être fait prendre par le film que de vouloir l'interpréter.

Que Lynch ait eu une idée derrière la tête en écrivant Mulholland Drive semble de toute manière indéniable. Le seul problème est qu'il ne laisse pas même la première clé menant à sa pensée à son spectateur, qui lui est assujetti à encaisser les faits et qui doit de toute manière s'en contenter. Certes, il peut faire fonctionner son imagination. Mais où cela le mènera-t-il de façon viable et constructive ?

Pour finir sur une note optimiste, il est certain que l'on prend un plaisir certain à suivre Mulholland Drive qui reste formellement superbe. Il est cependant également certain que de dire aveuglément qu'on a adoré le film est une incroyable ineptie, tant son fond paraît complexe à maîtriser. Chacun est libre de penser ce qu'il en veut, mais je n'ai pour ma part pas franchement envie d'en penser grand chose.

David E. – décembre 2001.

Dernière mise à jour : le 10 septembre 2006.

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