REQUIEM FOR A DREAM
De Darren Aronofsky. 2000. États-Unis. 1h42.
Avec Ellen Burstyn (Sara Goldfarb), Jared Leto (Harry Goldfarb),
Jennifer Connelly (Marion Silver), Marlon Wayans (Tyrone C. Love).
Scénario : Darren Aronofsky et Hubert Selby Jr.
Photo : Matthew Libatique.
Musique : Clint Mansell.
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Ces lignes contiennent peut-être quelques révélations sur le film et, à ce titre, il serait peut-être souhaitable d'avoir vu ce dernier avant d'avoir lu tout cela, pour que sa découverte se fasse dans les meilleures conditions.
Requiem for a dream ou comment traiter de la dépendance avec indépendance. Cette formule, pompeuse à souhait, résume bien, mais trop brièvement, ce que peut être la dernière création de l'hypra-rationnel Darren Aronofsky, à qui l'on devait précédemment un certain Pi reconnu pour son côté intrigant et tortueux. Ici, avec l'adaptation d'un roman éponyme de Hubert Selby Jr paru dans les années 70, il nous montre d'une façon remarquable combien l'homme peut souffrir face à la drogue qu'il consomme, de quelque nature qu'elle soit, alors qu'il ne s'en rend même pas compte. Ce qui peut l'amèner, comme dans le film, à la solitude et à la déchéance absolues.
À Brooklyn, Harry, campé par un Jared Leto au passé cinématographique modeste mais qui ici montre tout son talent, et Marianne, incarnée quant à elle par Jennifer Connelly qui fut révélée par Dark city (Alex Proyas, 1998), forment un petit couple de junkies bien sympathique et qui s'en sort plutôt bien, malgré leur importante consommation de substances illicites qui, à la moindre perte d'équilibre, les fera plonger dans l'instable et la déliquescence totale. Sara, la vieille mère de notre cher Harry, dépeinte par une formidable Ellen Burstyn, qui a accepté d'être filmée sous des angles peu avantageux, vit quant à elle toute seule devant sa vieille télévision, qu'elle va de temps à autre récupérer au mont-de-piété, puisque son fils la lui a dérobée pour s'acheter sa drogue. Et un jour, Sara croit avoir gagné le droit de participer à une émission télévisée, mais ne peut rentrer dans la belle robe rouge de sa jeunesse. Les amphétamines et la télévision seront sa drogue à elle, qui la mèneront tout droit vers le néant et l'insanité.
Le script, à l'issue dramatique, est habilement bâti selon les saisons, en partant de l'été. Ce qui, par analogie avec les conditions des personnages, court droit à la perte de ses derniers. Requiem for a dream est déroutant par les genres qu'il mêle. Au début, il est amusant et cynique lorsque notre pauvre Sara voit avec horreur toutes les restrictions apportées à son alimentation. Le bonheur des trois personnages mis en scène est d'ailleurs à ce moment-là au plus haut. Quand vient l'automne – fall en anglais, qui bien évidemment symbolise la chute, et pas seulement ici des feuilles –, les problèmes apparaissent et le film devient grave, lourd et pesant. Une scène mémorable par son impact montre toute la détresse de la veuve, seule à regarder la télévision toute la journée, qui explique à son fils toutes ses misères. C'est la première pierre posée par Aronofsky pour inviter le spectateur à accompagner la descente infernale de ses personnages. Elle n'est pas encore violente, justement pour permettre une régression rapide et horrible.
L'hiver arrive et la décadence avec. La mère, qui attend toujours son passage à la télévision et qui en rêve nuit et jour, au fur et à mesure que son régime à base de pilules jaunes, vertes, violettes et rouges l'anéantit, dépérit. Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même et succombe à la folie. Quant à notre cher couple, Harry, pris dans son trafic jusqu'au cou, et Marion, obligée de se prostituer, voient leurs chemins diverger dans des voies tout aussi atroces, alors qu'ils s'étaient sincèrement juré amour et fidélité quelques mois auparavant.
Par cette double histoire, somme toute simple autour de la dépendance, Aronofsky nous montre combien cette dernière conduit à la perte de son identité, à la décadence la plus complète. Alors bien sûr, il est clair qu'on se doit d'y faire face, mais l'autre facette évoquée par ce requiem est que cet assujettissement est polymorphe et peut arriver sous des formes extrêmement pernicieuses (la télévision dans le cas présent, produit de la société moderne par excellence). Il broie alors la vie de tous ces personnages, aux ambitions pourtant modestes.
Et au-delà d'un manifeste pour une prise de conscience contre la dépendance, Aronofsky fait de ce film une véritable fresque descriptive sur les destins mêlés de ses trois personnages. Sans sa mise en scène, Requiem for a dream serait loin d'être ce qu'il devient, à savoir un incroyable spectacle expressionniste. La qualité et l'inventivité de la mise en scène, où tous les outils sont subtilement utilisés, portent le film bien haut et mettent en relief la vie des personnages et leur routine quotidienne, comme le montrent des petits clips répétés avec bruitages, que je trouve, pour ma part, assez inappropriés et tape-à-l'œil. L'image et la musique, sous la responsabilité des habituels collaborateurs d'Aronofsky, accompagnent fort bien la description, tandis que le crescendo imposé par l'histoire va de pair avec une habile montée en gamme de la mise en scène toujours plus frénétique dans la quête inavouée de néant des personnages. C'est d'ailleurs là où le film marque, voire parfois blesse. Tellement le malheur est accablant, la réalisation se fait violente, rapide, déchaînée et enragée. La sensibilité des spectateurs, qui possèdent chacun un seuil de tolérance différent, déjà peu épargnée pendant tout le film, est alors prise dans un tourbillon dont elle ne parviendra pas peut-être à se sortir, tant les actions se mêlent et les horreurs s'amoncellent. Les deux dernières minutes sont alors assez insoutenables et on ressort lessivé par la fin, et touché, voire ému par le reste.
Marquant. Voilà qui va comme à gant à ce remarquable requiem de l'agonie.
David E.– mars 2001.