VERS LE SUD

De Laurent Cantet. 2006. 1h47. France
Avec Charlotte Rampling (Ellen), Karen Young (Brenda), Louise Portal (Sue), Ménothy Cesar (Legba).
Scénario : Laurent Cantet et Robin Campillo, d'après une nouvelle de Dany Laferrière.
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Port-aux-Princes, fin des années 70. Ellen est une Britannique quinquagénaire installée à Boston depuis de nombreuses années, qui vient tous les étés en Haïti, cette île à l'incroyable pauvreté, dans un hôtel les pieds dans l'eau, qui illustre l'opulence occidentale. Là, un jeune Haïtien, prénommé Legba, ciselé comme un esthète, s'occupe d'elle et de son corps, alors qu'elle le couvre de cadeaux. Et elle n'est pas la seule à s'adonner à ce genre de pratiques : Sue, une amie de Montréal, qui travaille en tant que manutentionnaire dans une petite industrie, a également trouvé le bonheur affectif avec un certain Neptune sur cette île qu'elles voient paradisiaque.

Lorsque l'Américaine Brenda, les traits vieillis notamment par des souffrances amoureuses, débarque de Savannah (Géorgie) sur l'île, elle retrouve celui qui, quelques étés auparavant, lui a fait découvrir à plus de quarante ans tous les plaisirs de la chair, l'extase et la jouissance sexuelle : le même Legba.

Le récit s'établit autour de ce décor, de cette situation dans laquelle deux femmes veulent jouir de ce même corps, peut-être posséder ce même jeune homme, dont on ne doit pas présumer des intentions. Si on peut de prime abord s'imaginer qu'il est largement instrumentalisé par celles avec qui il couche, la vérité est toute autre. L'Occidentale d'âge mûr est à ses yeux une femme auprès de laquelle on a tout à apprendre, et c'est avec une certaine innocence qu'il apprend d'elles à s'adonner des activités qu'il n'a jamais connues. De la même façon, que peut-on penser de ces amazones quelque peu flétries qui vont chercher l'extase de la chair auprès de jeunes et beaux Haïtiens, à l'île ravagée ?

Laurent Cantet quitte des thèmes souvent qualifiés de « sociaux », qu'il avait abordés dans ses deux précédents films — Ressources humaines (1999) et L'Emploi du temps (2001) — pour prendre le large vers les Caraïbes, dans la reconstitution d'une situation qui ne pourrait plus avoir lieu aujourd'hui, au vu de la situation de l'État haïtien (départ du président Aristide sous la pression internationale début 2004, ruine et aggravation du chaos dans le pays).

Dans une entrevue qu'il a donnée lors de la projection à laquelle j'ai assisté, Cantet précise que le tournage s'est révélé délicat, même s'il a eu lieu début 2005, soit un an après les émeutes qui ont contribué à l'avancement de la destruction du pays. Les scènes d'hôtel ont été tournées sur une île alentour, mais celles retraçant le parcours de Legba et Brenda en ville ont réellement été filmées à Port-aux-Princes, au milieu de centaines d'indigènes.

Vers le Sud dresse, avec toute sa subjectivité, le constat et le portrait d'une opposition assez symptômatique de générations, de civilisations, d'aspirations radicalement différentes. Pourtant, au lieu de mettre en scène un profond « choc des cultures », Cantet adoucit le contraste, et place ce dernier au cœur d'un cadre idyllique et d'une atmosphère semblant très apaisée. Pourtant, il annonce la couleur dès la scène d'introduction, juste avant le générique : une Haïtienne, qui veut offrir sa fille à Albert, le responsable haïtien de l'hôtel qui sera le décor de la suite (il refuse), insiste bien sur ce jeu « de masques », qui servira de fil conducteur.

Le film réserve une large part à la profondeur psychologique de ses personnages, qui sont en nombre restreint, et insiste sur leur ambivalence, le clivage qui peut exister entre ce qu'ils veulent faire apparaître en public (les « masques », donc) et leurs défaillances personnelles. Cantet prend le parti de parsemer au cours de l'action quatre monologues explicatifs avec successivement Brenda, Ellen, Sue et Albert. Si les trois premiers sont les confessions des personnages et montrent les différences qui peuvent exister entre eux, la dissemblance de leurs aspirations aussi, celui d'Albert est un éclairage historique sur sa condition d'Haïtien qui sert et travaille pour des Américains, ce pour quoi ses ancêtres, qui avaient lutté pour la liberté du pays, l'auraient sans doute renié.

Tous ces jeunes Haïtiens qui papillonnent autour de la plage et l'hôtel des Occidentales ne sont pas mus par une imaginaire volonté de vie meilleure, par exemple à plein temps dans le lit de ses Américaines qui possèdent l'argent qu'il n'a pas. Legba, à la beauté tellement éclatante que toutes les touristes se pâment pour lui, en donne la flagrante preuve : on ne cesse de lui proposer un passeport, ce qu'il refuse systématiquement. Y compris à cette Ellen, qui semble être celle l'ayant le mieux compris et qui pourtant subira un violent rejet, à l'occasion d'une des dernières scènes du film.

Ces femmes, qui semblent terriblement misérables, expliquent finalement qu'elles recherchent en Haïti des amants (et de la tendresse, surtout) qu'elles ne peuvent avoir ailleurs. Ayant la force de ne pas s'en cacher (« si tu as honte de les payer, donne-leur de l'argent », précise Ellen, interprétée avec force par Charlotte Rampling), elles s'attachent réellement à ce qu'on pourrait ceux que l'on pourrait considérer comme de simples hommes prostitués, qui ne doivent leurs faibles revenus qu'à cette manne proposée par ces Occidentales. Le dénouement du film souligne le dénuement dans lequel tous ces personnages féminins vont se trouver, avec d'ailleurs de flagrantes différences de comportement et de réaction.

Si, comme il peut l'expliquer, Cantet prend le parti de ne rien démontrer, de ne pas avoir de point de vue, de laisser des clés de compréhension à son spectateur sans asséner de vérités, il délivre un film avant tout narratif et se permet de ne pas surcharger l'intrigue, pour prendre le temps d'explorer la psychologie de ces personnages, dont nul n'est à négliger. Si, par exemple, la Canadienne Sue, qui n'est pas attachée au même homme que les deux autres peut passer inaperçue, elle joue cependant un rôle tout à fait fondamental et tempère les excès d'une de ses compagnes d'infortune amoureuse.

Les interprétations de Charlotte Rampling et de Karen Young renforcent le film, aussi par la différence de confiance que pouvait avoir Cantet en chacune d'entre elles au commencement du tournage : si Rampling avait été dans la tête du cinéaste dès le début, l'Américaine Karen Young a quant à elle subi un casting et est arrivée plus tard sur ce projet, ce qui est aussi à mettre en parallèle avec l'aisance et la solidité du personnage d'Ellen (interprétée par la première) et la fragilité de celui de Brenda, moins à l'aise et qui débarque en Haïti également après Ellen et Sue.

Si ces femmes n'imposent pas un sentiment de pitié pour le spectateur, elles n'inspirent pas non plus ce dégoût provoqué par cet insupportable profit égoïste de la jouissance sexuelle des protagonistes. Ne serait-ce que parce que celui-ci ne s'effectue au détriment de personne et que ce serait simplifier leurs errances et leurs douleurs que de considérer que c'est ici leur seul but.

David E.– février 2006.

Dernière mise à jour : le 10 septembre 2006.

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